Affichage des articles dont le libellé est Noémie Godin-Vigneau. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Noémie Godin-Vigneau. Afficher tous les articles

mercredi 1 août 2018

Le Militaire - Le chef-d'oeuvre de Noël Mitrani enfin disponible en VOD

https://vimeo.com/ondemand/lemilitaire


Un personnage cinématographique hors norme, d'une puissance photogénique inégalée.
– Élie Castiel, Séquences

Le Militaire brosse le portrait fascinant du moment fatidique où un être sans but revient d’entre les morts.
– Jean-François Hamel, Ciné-Bulles

Le Militaire nous entraîne dans un univers virtuel douloureux : pur miroir de nos sociétés d’exclusion.
– Odile Tremblay, Le Devoir

Laurent Lucas est d’une intensité hallucinante.
– André Duchesne, La Presse

Ce militaire dérangé nous offre une vision de l’enferment et de la solitude.
– Charles-Henri Ramond, Films du Québec

Le Militaire nous entraîne avec lui au cœur d’une inquiétante spirale paranoïaque.
– Helen Faradji

Une œuvre poignante et radicale sur la solitude.
– Odile Tremblay, Le Devoir

jeudi 16 octobre 2014

Un militaire livré à sa solitude

Le réalisateur Noël Mitrani a de la suite dans les idées. Après The Kate Logan Affair, récit d'une policière qui pète les plombs jusqu'à commettre l'irréparable, il propose Le militaire, film dans lequel un ancien soldat est miné par les démons du stress postraumatique.
L'uniforme semble le fasciner, suggère-t-on. Le cinéaste opine en riant.
«L'uniforme est une démonstration de formalité, de régularité. Il incarne l'ordre dans la société. Mais derrière l'uniforme, il y a des êtres humains qui souffrent, rapelle M. Mitrani, dont le film sera présenté ce soir au Festival du nouveau cinéma. On parle toujours de la guerre d'un point de vue politique, en mettant l'accent sur les gouvernements. Mais des gens reviennent de la guerre dans un état lamentable.»
«Plus pathétique que pervers»
Dans une perspective plus large, Mitrani est fasciné par des personnages qui ont vécu quelque chose de très fort et qui vivent avec un passé chargé. Son long métrage Le militaire s'inscrit indéniablement dans cette lignée.
Incarné par Laurent Lucas, ce militaire s'appelle Bertrand. Il vit à Montréal dans un logement convenable. Sans aucune attache, il est gravement coupé du monde et vit dans un monde imaginaire fait de violence, d'ordre (regardez-le préparer ses oeufs), de méfiance. Son rapport aux femmes fait peur. Il les traque dans la rue et prend secrètement des photos d'elles.
Un jour, son petit manège est découvert dans un parc par Audrey (Noémie Godin-Vigneau), qui l'entraîne dans un jeu de chat et de souris. D'abord meurtri à son tour, Bertrand sera peu à peu amené à comprendre que sa vie ne va nulle part et entreprend péniblement de se prendre en mains.
«Ce personnage n'est pas un pervers, dit Mitrani. C'est un homme livré à sa solitude et qui a besoin d'amour. Il est plus pathétique que pervers. Il est complètement bloqué et est enfermé dans une règle, une rigidité, sans pouvoir s'ouvrir à des sentiments normaux et beaux.»
De bout en bout de ce long métrage, Laurent Lucas est d'une intensité hallucinante. Son personnage se construit un monde imaginaire auquel il croit. Dans une scène prenante, il passe une soirée romantique avec la femme du parc incarnée uniquement par son manteau rouge déposé sur un mannequin de corps féminin.
Lucas est l'acteur fétiche de Mitrani. Il avait déjà joué dans ses deux films précédents, Sur la trace d'Igor Rizzi et The Kate Logan Affair. Les deux hommes ont fait connaissance sur un plateau de tournage en France il y a plusieurs années. Ils se complètent parfaitement, indique le cinéaste.
«Nous avons une coordination incroyable en matière d'émotions et de sentiments, dit Mitrani à propos de son acteur. Je lui donne des actions à faire sans avoir besoin de lui en donner les motifs. On n'a jamais besoin d'intellectualiser les rôles. Je fabrique les personnages et Laurent leur donne toute leur humanité grâce à son jeu sobre et tout en finesse.»
Lucas a fait 18 mois de service militaire français. «Il en a conservé une expérience très forte, dit le réalisateur. Cela nous a beaucoup servis pour nourrir le personnage de Bertrand.»
Le film a été tourné en une quinzaine de jours en super 16 mm et de façon totalement indépendante, sans financement public. Cela a permis à M. Mitrani de faire quelques expériences intéressantes. «Le tournage s'est fait dans un état d'esprit documentaire, dit-il. Pour chaque scène, nous avons fait une seule prise. Je voulais que la situation dans laquelle je plonge le personnage ne se présente qu'une seule fois.»
Il a poussé l'instantanéité en laissant de l'espace à son scénario original faisant une quarantaine de pages. «J'ai écrit le tiers du film en me levant le matin, raconte-t-il. J'écrivais deux ou trois scènes à chaud le matin et j'ai adoré ça! Je n'aurais pas pu travailler de cette façon en cherchant du financement des institutions. Même chose avec la postproduction. J'ai mis presque un an à la polir.»
C'est ça, le cinéma d'auteur!

André Duchesne
La Presse

Publié le 15 octobre 2014
http://www.lapresse.ca/cinema/festivals-de-cinema/festival-du-nouveau-cinema/201410/15/01-4809396-noel-mitrani-un-militaire-livre-a-sa-solitude.php

lundi 7 juillet 2014

Entretien avec Noël Mitrani et Laurent Lucas dans Séquences

Le Militaire, couverture de Séquences mai-juin 2014
Rencontrer Noël Mitrani, c’est avoir un rendez-vous fascinant avec l’inhabituel, découvrir une façon de tourner bien différente de celle de plusieurs autres cinéastes. C’est aussi entendre des mots qui manifestent un autre regard sur le cinéma. Et finalement, c’est se rendre à l’évidence que filmer en toute liberté est la base même de tout acte de création artistique. Mais lorsque nous avons également devant nous un comédien de la veine de Laurent Lucas, la rencontre est d’autant plus chaleureuse que nous sommes les privilégiés d’un dialogue entre l’art et la vie. En vue d’une possible distribution de son nouvel opus, Le Militaire, Noël Mitrani s’est entretenu avec nous, accompagné de son acteur fétiche, une présence farouchement charismatique qui remet le métier d’acteur dans le rang des grands arts.

Propos recueillis par Élie Castiel

On sent, pendant toute la projection, une urgence de tourner. Est-ce qu’il s’agit d’un projet que vous caressiez depuis longtemps ? Pour parler du traumatisme des vétérans de guerre peut-être?

Mitrani : En ce qui a trait à l’urgence de tourner, peut-être bien que si, même si je n’en suis pas tout à fait conscient. Mais par rapport au personnage, pour dire vraiment les choses, il s’est imposé progressivement et il n’était nullement question de présenter un vétéran de guerre en lutte contre ses propres fantasmes provoqués par le conflit. Le principe de base était de travailler sur un individu solitaire aux prises avec des traumatismes qui l’empêcheraient de faire face à la réalité, et plus particulièrement dans ses rapports avec les femmes. Ce qui est intéressant dans le personnage de Bertrand, c’est que sa rigueur morale, assimilée pendant son service à l’armée, contraste avec sa vie privée, plutôt à la dérive. 

Et pourtant il s’agit d’un personnage séduisant, attachant même, justement parce qu’il n’obéit pas aux codes de comportement de la norme, même s’il n’en est pas tout à fait conscient.

Lucas : En quelque sorte, c’est un personnage issu de nos fantasmes. En tant que spectateurs, nous sommes disposés à entrer dans ce jeu à la fois pervers et captivant. En quelque sorte, Bertrand éveille chez les spectateurs quelque chose d’enfoui en eux, mais qu’ils n’osent avouer.

Mitrani : Le principe de base est que, d’une manière ou d’une autre, la majorité des hommes porte un degré de perversité qui, dans la plupart des cas, n’ose s’exprimer ouvertement, et tant mieux puisque ça ne serait pas gérable. La femme, elle, est plus nourricière et sensible. 

Votre personnage de Bertrand est pratiquement de tous les plans. N’est-ce pas un poids plutôt lourd à assumer ?

Lucas : En fait, ce qui a rendu le tout facilement assimilable, c’est le fait que le personnage s’est construit au fur et à mesure du tournage. Néanmoins, si je le compare à tous les rôles précédents que j’ai tenus, soit ici ou ailleurs, celui de Bertrand s’est bâti entre le réalisateur et moi-même. J’aime bien cet échange qui, en fin de compte, devenait de jour en jour plus constructif. Ce qu’il y a d’intéressant, c’est que Noël arrivait chaque jour avec de nouvelles idées qui m’amenaient à faire des réformes quant au comportement de mon personnage, des changements auxquels je n’avais pas pensé auparavant. On dit souvent que le comédien est à 50 % la marionnette du réalisateur. Dans ce cas, j’ai senti que c’était plutôt de l’ordre de 90 %. Et tant mieux puisqu’au moment où on disait « Action ! », je reprenais les choses en main.

Mitrani : Ce qu’il est important de rappeler, c’est qu’un film se construit au fur et à mesure. Justement, au fur et à mesure que Laurent incarnait son personnage, il m’envoyait régulièrement des signaux pour l’enrichir. En fait, dès le départ, nous savions tous les deux de quoi il était question dans l’idiosyncrasie du rôle à défendre. Par ailleurs, je crois qu’il est important de souligner qu'à l'origine, nous avions l’intention de tourner Le Militaire comme s’il s’agissait d’un documentaire. Le documentaire, c’est souvent la caméra à l’épaule et qui va dans tous les sens. Mais en fait, ce n’est pas comme cela que ça s’est passé : nous avons fait comme si les situations ne se présentaient qu’une seule fois. Ce qui explique que 90 % des scènes, et sans doute plus, n’ont été tournées qu’une seule fois, et sans répétition. Une prise a suffi. Ce qui est important, c’est qu’il ne fallait pas endommager ou abîmer la nature même du personnage. Dans ce sens, si Laurent demeure constamment vrai, c’est que c’est l’heureuse conséquence de ce principe de mise en situation. 

Pensez-vous que Le Militaire se situe comme le prolongement de votre démarche entamée avec Sur les traces d’Igor Rizzi ?

Mitrani : Je ne vois pas vraiment les choses de cette façon. J’ai l’impression que le dénominateur commun à mes trois films, c’est en grande partie mon intégrité face au métier de réalisateur, de voir les choses à ma façon. Par exemple, comme c’est le cas dans les films précédents, et autant dans Le Militaire, c’est que je passe très peu de temps à définir les plans. En fait, avant le tournage, Laurent et moi avons échangé très peu de mots. Nous étions vraiment dans l’économie, sauf si un imprévu se présentait. Les mises en place et les plans s’organisaient en quasiment 45 minutes plutôt qu’environ 3 heures comme c’est l’habitude dans la plupart des productions. Nous étions presque toujours plongés dans l’action. Le Militaire, dans ce sens, a pu se tourner en quelques jours. 

Les seuls moments de grâce qu’on retrouve dans le film sont ceux de la rencontre entre Bertrand et Audrey, mais ce sont des moments furtifs.

Lucas : Toute personne normalement constituée est consciente qu’il est impossible de réaliser le désir d’accéder à l’autre en employant des méthodes irrationnelles. Dans son rapport à la femme, il est important de rappeler que Bertrand, poussé par son traumatisme et plus encore par son égocentrisme issu de sa douleur face à la solitude, est incapable de traverser la frontière qui nous mène vers l’autre avec calme et sérénité. 

D’où le danger de rendre cette rencontre stérile.

Lucas : Tout à fait. Bertrand n’arrive pas à gérer ce rapport égalitaire qui aurait dû s’exprimer autrement. En fait, même dans la vraie vie, le rapport à l’autre, surtout lorsqu’il s’agit des premiers émois amoureux, n’est jamais simple au début. C’est une question d’apprentissage. Mais la peur du sexe, la peur de l’étranger, la peur des appréhensions, tous ces éléments font que Bertrand ne se trouve pas totalement à l’aise avec quelqu’un de nouveau face à lui; dans ce cas, Audrey.
Mitrani : Ce qui est important, c’est que nous n’avons jamais intellectualisé le personnage. C’est sur la quête d’une certaine vérité instinctive que le personnage s’est créé et imposé. 

Ce qui équivaut sans doute à ce besoin primaire de parfois faire face à certaines situations.

Mitrani : Effectivement. C’est cet assemblage de presque naïveté et de naturel qui donne le sens au comportement de certains individus affectés. À mesure qu’on construisait le personnage de Bertrand, on commençait petit à petit à lui pardonner, à ne pas lui en vouloir. À nos yeux, et j’espère aussi aux yeux des spectateurs, il devenait simplement un personnage en déroute qui essaie de s’en sortir. 

Laurent Lucas dans Le Militaire
Est-ce là une sorte d’apologie de l’antihéros?

Mitrani : En fait, il s’agit d’un « héros », parce que vraiment en accord avec sa nature, capable de réfléchir pour, du moins, commencer à changer. Alors que tous les Batman et Capitaine America de ce monde sont des personnages formatés sur mesure, Bertrand, quant à lui, écrit sa propre histoire par son étrange comportement et sa volonté de changer. 

Contrairement aux personnages que vous avez incarnés auparavant, celui de Bertrand nous semble le plus complexe. Est-ce le cas ?

Mitrani :  On voulait également une vraie maison. Nous avons donc pensé que celle de Laurent correspondait de près à son personnage. Nous avons donc enlevé quelques éléments du décor pour que l’ensemble corresponde à ce que nous avions en tête. En tournant chez lui, Laurent pouvait encore plus entrer dans son personnage, reconnaissant chaque recoin de sa maison. Le film n’avait donc plus de secret pour lui. 

Entre le comédien et vous-même, aucun rapport de force, aucune distanciation face à la création.

Mitrani : C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’aime travailler avec Laurent. Ce dernier est en fait un prolongement de ma pensée. Il n’a point besoin de trop d’explications et va droit au but. Dans un sens, les bons acteurs sont ceux qui arrivent à se caler sur le tempérament du réalisateur.
Lucas : Je partage le même avis. Il s’agit en quelque sorte d’un effet miroir, parfois nécessaire pour que le projet arrive à point.

Mitrani : J’ajouterais que c’est aussi ce qui explique qu’au contraire d’un scénario de 95 pages bien ficelé, nous avons opté pour presque 30 pages qui réunissaient les conditions nécessaires à l’élaboration d’un film qui s’est également construit par les échanges d’idées entre Laurent et moi-même.

Lucas : En effet, j’ai souvent joué des personnages en plein glissement, à la dérive, mais ce qu’il y a d’impressionnant chez Bertrand, c’est que sa folie est montrée dès le premier plan. Dans ce sens, il me paraît encore plus rigoureux, d’autant plus qu’il est de toutes les séquences. Le film ne lui laisse aucun moment de répit. 

Et pourtant, le refus du rapport à l’autre confirme également le refus de la corporalité.

Lucas : Finalement, Bertrand est un pervers formé par la force des choses. Il n’a pas su évoluer dans la difficile étape de se rapporter à l’autre. Il est si replié sur lui-même qu’il se sent incapable de voir sa propre image. 

Malgré les propos exprimés plut tôt, la caméra à l’épaule entraîne nerveusement le personnage de Bertrand vers l’abîme.

Lucas : En plus, j’étais souvent filmé en gros plan. Pour faciliter mon travail, je pensais aux toiles de certains grands maîtres. Entre la caméra et moi, il s’agissait d’une sorte de création artistique en pleine gestation. 

Et entre Bertrand et la religion, il existe un étrange rapport. Les séquences de spiritualité sont celles où le personnage trouve enfin une certaine forme de sérénité, même si éphémère.

Mitrani : La question de la religion est très importante dans le film. Le rapport à Dieu devient, par moments, la base morale autour de laquelle agit Bertrand. Chez lui, la raideur et la rigueur de son passé militaire laissent parfois la place au recueillement. Mais cela ne l’empêche guère de s’intéresser à la femme, même s’il l’exprime de façon gauche. 

Dans la mouvance du nouveau cinéma québécois, où pensez-vous vous situer ?

Mitrani : Tout d’abord, je ne me sens pas étranger, même si je suis d’origine française. Mais dans le même temps, le cinéma, pour moi, n’appartient en quelque sorte à aucune nation. Le discours cinématographique, surtout en ce qui a trait au cinéma d’auteur, est de facture universelle. Au fond, peu m’importent les fausses étiquettes. 

SÉQUENCES 290 | MAI — JUIN 2014, pp. 36-38.

samedi 7 juin 2014

Le Militaire en couverture de Séquences

Le Militaire. Séquences, mai-juin 2014

Le Militaire

11 mai 2014

JOURNAL DE COMBAT

Élie Castiel
CRITIQUE
★★★★

Du moins en apparence, le nouveau film de Noël Mitrani est un essai freudien sur l’abandon de soi, notamment sur le plan psychologique. Une sorte de délire incessant qui s’empare du (quasi) unique personnage du film pour ne plus le lâcher, sortant ses tentacules pour mieux le dominer, pour s’assurer qu’il n’a aucun contrôle sur sa vie. Bienvenue dans l’univers de l’étrange, un territoire troublant où la nature même du protagoniste est sublimée, justement en raison de sa différence. C’est un personnage cinématographique hors-norme et, dans le même temps, d’une puissance photogénique inégalée et paradoxalement charismatique face à la caméra.

Le cinéma d’auteur aime la différence. Pour les cinéphiles et les critiques, Le Militaire – après le très prometteur Sur les traces d’Igor Rizzi (2006) et le plutôt consensuel The Kate Logan Affair (2010) – est une surprise de taille qui permet au réalisateur d’entreprendre un nouveau virage, dangereux, certes, quitte à y laisser sa peau. Car dans Le Militaire, tout le film est un risque : risque de décevoir, d’aborder singulièrement un sujet atypique normalement privilégié par un certain cinéma de genre grand public, mais aussi risque de filmer en super 16 mm comme s’il s’agissait d’un acte de provocation face aux nouvelles plateformes de tournage. Inconsciemment ou pas, un geste politique qui se traduit par le refus total d’assimilation.

Mitrani craignait l’image granuleuse, imparfaite. À en juger par le résultat, on s’aperçoit qu’elle était nécessaire dans le sens qu’elle épouse parfaitement bien la nature du personnage de Bertrand. Justement, Bertrand, Français d’origine, a servi en Afghanistan – d’où les souvenirs qui reviennent souvent à la surface et qui permettent au directeur photo Bruno Philip d’inventer des plans magnifiquement élaborés, parfois nets, parfois tortueux, en dialogue respectueux avec le sujet filmé.

 Du conflit armé, Bertrand est sorti physiquement handicapé de la jambe gauche et psychologiquement affecté. Installé à Montréal, ses jours et ses nuits sont un continuel combat pour échapper à la dérive et à la descente aux enfers. Il est également obsédé par sa santé (le diabète et la haute tension artérielle) et s’en remet à Dieu (ou à son journal enregistré ou écrit) pour résister à tous ces maux qui le tenaillent.

 Très vite, après les premières images où on apprend à connaître ce survivant de la tourmente, on se rend compte que son handicap dépasse le côté physique : comment réapprendre à aimer les femmes ? Son rapport avec elles est de l’ordre du fantasme, se traduisant par une série de jeux de cartes licencieux, des clichés de femmes nues qu’il collectionne ou des présences féminines qu’il photographie avec son portable, à leur insu, au cours de ses rares sorties. Ses rapports amoureux sont virtuels et se conjuguent à la première personne, totalement déconnectés de la réalité. Il y a sans doute dans son comportement le regard que pose le cinéaste sur certaines relations hommes/femmes d’aujourd’hui, sur des individus qui ont remplacé le rapport direct à l’autre en s’appuyant sur la technologie.

Mais il n’y a pas que cela. Pour Mitrani, c’est avant tout l’aventure que représente le plan qui le séduit; ce rapport moral et éthique au filmé se présente comme une profession de foi, un manifeste qui clame sa liberté de tourner sans compromis, sans vouloir épater le public, quitte à en payer le prix. Et c’est justement cette détermination, cette fermeté de caractère et cet acte de ténacité qui constituent l’originalité d’un projet hors-norme filmé avec une caméra subjective volontairement envahissante. À tel point que le comédien, inconscient qu’un objectif l’épie sans cesse, habite le rôle comme s’il s’agissait d’une seconde nature.

Et puis, comme par miracle, une promesse de rédemption avec la redécouverte de la femme, la rencontre avec Audrey (magnifiquement belle Noémie Godin-Vigneau) qui, comme par magie, allume en lui les anciens codes de la drague.

Mais dans la vie de Bertrand, Audrey est une apparition furtive qui ne peut se matérialiser, un visage que l’on croise par hasard, un corps qui s’offre dans son imaginaire, une possibilité de renouer avec la vie. Les quelques mots échangés, des paroles parfois confrontationnelles et ce soudain rapport physique à l’autre non consommé rendent l’histoire d’amour impossible, mais émouvante par son refus de se manifester.

Et c’est à ce moment que Mitrani refuse le compromis, évitant de capituler face à son projet initial. Et comme fin (que nous ne dévoilerons pas), une idée qui le place dans le rang des humains. Avec Le Militaire, Noël Mitrani propose l’un des plus beaux gages sincèrement cinématographiques québécois de l’année.

Séquences, La revue de cinéma, n° 290, mai-juin 2014, Élie Castiel, p.35.

dimanche 13 mars 2011

Interview du réalisateur Noël Mitrani sur L'Affaire Kate Logan.

Noël Mitrani sur le tournage de L'Affaire Kate Logan.
L’Affaire Kate Logan était votre deuxième long-métrage. Il est très différent de votre premier film Sur la trace d’Igor Rizzi.

Oui bien sûr j’avais plus de budget, une grosse équipe et j’ai pu découper alors que sur mon premier film j’avais surtout travaillé en plans séquences. Le scénario aussi était plus développé et il y avait plus de personnages. Mais sur le fond, je n’ai pas l’impression que le film est si différent du premier, car les enjeux d’ordre moral sont assez similaires. C’est sûr que mon premier long-métrage avait une touche « film d’auteur » que Kate Logan n’a pas, en tous cas au premier regard. Car malgré son aspect léché, Kate Logan est un film tout aussi personnel que le premier.

La critique n’a pas toujours été tendre avec L’Affaire Kate Logan.

Disons que la critique est divisée. Il y a ceux qui aiment vraiment et ceux qui détestent franchement. Ma proposition est radicale et j’admets qu’on puisse la rejeter. Par contre, il y a aussi beaucoup de gens qui apprécient qu’on ne les prenne pas pour des imbéciles et qu’on ne leur serve pas une morale convenue.

Oui mais il y a des aspects du film qui manquent de crédibilité.

Effectivement, beaucoup de spectateurs ont considéré que le film manque de crédibilité. La définition de ce qui est crédible ou ne l’est pas est assez subjective, ce n'est pas une donnée universelle, cela varie en fonction de notre façon de voir la vie. Et puis tout dépend de quoi on parle, les films de Christopher Nolan sont absurdes sur le plan de la logique et pourtant on ne lui reproche pas son manque de crédibilité, parce que quand notre cerveau est hyper-stimulé par une profusion d'effets spéciaux on se préoccupe moins de la crédibilité de ce qu'on regarde.

Enfin tout de même le personnage de Benoît Gando se montre si peu héroïque, presque idiot. 

Non, il agit je crois comme le ferait la plupart d’entre nous, même si chacun pense qu’il aurait plus de courage dans ce genre de situation. Il est si facile de penser que les autres sont faibles et que nous aurions plus de courage à leur place. Pourtant dans les faits face à une situation de danger une majorité de personnes opte pour la soumission, la témérité est plutôt rare, mais sous prétexte qu'un personnage est dans un film, on attend de lui qu'il se montre plus courageux que dans la vie réelle. Les gens vont au cinéma pour voir des comportements hors norme, c'est ancré dans l'inconscient du public et on ne peut pas faire grand chose contre ça. Finalement le réalisme dérange les spectateurs, c'est pour cela que les films d'auteurs ont souvent peu de succès sur le plan commercial.

Sans doute, mais il est peu vraisemblable que Benoit, qui est intelligent et rationnel, accepte de se soumettre au comportement si irrationnel de la policière.

Elle est policière ce n’est pas rien, son autorité a du poids, elle incarne la loi et l’ordre, elle est armée, elle prend les choses en mains et donne l'effet de maitriser la situation, tout ça l’impressionne, et il se laisse faire faute de ne pas savoir comment s’opposer à elle. C’est un type qui travaille dans les assurances, un bon père de famille, il n’est pas taillé pour gérer une telle configuration, il est sans repères face à cette situation qui exige de réagir instantanément, ce n’est pas un marginal habitué à contrer l’autorité, au contraire il vit au cœur du système, sa morale est conventionnelle, il respecte une institution comme la police et donc cette policière, et circonstances aggravantes il n'est ni dans son pays ni dans sa langue, ça fait beaucoup de choses contre lui pour qu'il garde la tête froide.

Et pourtant une partie du public refuse d’admettre qu'il se fasse manipuler par la policière avec si peu de répondant.

Non, il essaye de s'opposer à elle, mais elle se montre convaincante, elle a des arguments et il cède. Il ne faut pas non plus oublier qu’il a lui-même quelque chose à se reprocher, il est prêt à tout pour que sa femme ne sache pas qu’il a eu une aventure avec cette policière, c’est humain de réagir comme ça. Et puis même si elle n’aurait pas dû lui confier son arme, c’est quand même lui qui a tiré, il apparaît comme le fautif, il faut le justifier dans le cadre d’une enquête, sa position est fragile, il n’est donc pas en position de force.

Il n’empêche que le plan d’évasion que lui propose la policière semble dénuer de bon sens.

Kate Logan, une policière prête à tout pour couvrir son incompétence.
Ce n’est pas une question de bon sens, c’est une question de panique. Aussi bien pour elle que pour lui. Quand on veut couvrir une faute qu’on a commise, on n'hésite pas à recourir à toutes les méthodes. C’est justement ça que je cherche à montrer. Même si on est intelligent, quand nos intérêts sont en jeu on cesse de raisonner, on se laisse emporter par les événements, c’est une fuite en avant, on se dit qu'on réfléchira plus tard, que l'urgence c'est d'agir. Pour admettre l’attitude de Benoît Gando il faut je crois avoir une certaine humilité et se dire que dans certaines situations on agit bêtement car on a peur. Il est intéressant de noter que beaucoup de spectateurs estiment avec agacement qu'ils seraient plus héroïques que lui dans la même situation, ils rejettent son comportement mais ils s'identifient à la situation, ça prouve au moins qu'ils se prennent au jeu...

Imaginons qu’il ait refusé de suivre la policière dans sa fuite, que ce serait-il passé?

On aurait eu un autre film ! (rires) …En tous cas pas le film que je voulais faire, je ne voulais surtout pas que le personnage masculin soit héroïque. Ce film est avant tout l’histoire d’un type moyen qui trompe sa femme et qui le paie au prix fort. Aujourd’hui dans les films l’adultère est devenu une chose banale, moi j’ai voulu dire que c’est un acte grave, un acte qui prête à conséquences.

À la lecture du scénario, le distributeur s’était engagé en pensant que vous alliez lui livrer un film à la frères Coen.

Oui, et il a été déçu ! Enfin c'est ce qu'il a dit car ça ne l'a pas empêché de vendre le film un peu partout dans le monde... Et notamment au Brésil, où le film a très bien marché, il faut dire que c'est un pays qui connaît une violence affolante et que leur regard sur la police n'est pas le même qu'ailleurs... Mais pour revenir aux frères Coen, il faut avouer que le scénario comportait beaucoup de dérision, et puis au tournage les choses ont pris une gravité, un peu comme si l'histoire s’avérait trop sérieuse pour la tourner en ridicule. Pourtant je pense qu’un certain second degré est présent, mais pas de façon appuyé, ce n’était pas un parti pris assumé, je me suis laissé déborder par la gravité du récit.

Vous avez été débordé par la gravité de votre histoire pendant le tournage, c'est-à-dire?

Oui, au moment d'incarner les personnages j'ai pris la mesure de ce que j'avais écrit et j'ai changé de cap. Il est difficile d’aborder un sujet sombre et profond et en même temps de le décaler pour faire rire le public. Le tournage est une expérience irremplaçable, tant que le scénario n'est pas mis l'épreuve du tournage, une énigme subsiste. Prenez une information par exemple, vous lisez dans le journal qu'un automobiliste est tombé d'un pont et s'est noyé dans le fleuve, c'est presque anecdotique. Maintenant, si vous voyez les images du véhicule couvert de vase repêché au fond de l'eau, avec le cadavre boursoufflé d'un homme à l'intérieur, vous serez vraiment choqué. La différence entre le scénario et le tournage c'est la même chose.

Le scénario a donc évolué pendant le tournage?

Non je suis resté fidèle au scénario, j'ai raccourci certains dialogues, mais rien d'important, ce n'était pas une question de scénario mais d'état d'esprit. J'avais une grosse équipe et c'est très difficile de modifier des scènes ou même d'en ajouter pendant le tournage sans provoquer des tensions ou tout simplement un refus de la production. Comme je l'ai dit, c'est surtout dans l'interprétation des scènes que j'ai rendu les choses plus graves.

Vous n'avez donc jamais improvisé?

Quasiment pas, contrairement à mon dernier film Le Militaire dont j'ai écrit un tiers du scénario pendant le tournage, mais j'avais une petite équipe et très peu de machinerie. Plus on travaille sur un gros film plus on travaille dans la contrainte, ce qui peut devenir un danger pour la création car on devient plus un organisateur qu'un metteur en scène. C'est pour cela que les films très coûteux sont si formatés. J'avais conscience de ce piège et je suis resté vigilant. Mon principal atout a été d'avoir conservé le même climat mental pendant tout le tournage, je n'ai jamais perdu le fil de ce que je voulais exprimer, je me souviens encore de ce sentiment particulier qui m'habitait pendant le tournage, comme une sorte de vague à l'âme, quelque chose de mélancolique que j'ai transmis malgré moi à Alexis Bledel.

Et comment s'est passée la relation entre Laurent Lucas qui est français et Alexis Bledel qui est américaine?

Ils se sont peu parlés, ce qui était d'ailleurs une bonne chose pour l'histoire. Ils sont restés finalement assez étrangers l'un pour l'autre pendant tout le tournage. Je donnais des indications en français à Laurent et en anglais à Alexis. J'ai très peu communiqué avec Alexis, mais j'ai la conviction qu'elle me comprenait et quand je regarde le film aujourd'hui je suis saisi par le mimétisme entre elle et moi, j'aime regardé Alexis dans ce film car elle a donné quelque chose qui est très proche de ma sensibilité profonde.

Quelles indications lui donniez-vous?

Alexis Bledel le regard perdu durant la scène d'interrogatoire.
Alexis est une personne douce et gentille, elle est même très timide, contrairement au personnage qu'elle devait jouer. La policière Kate Logan est dure, cassante, elle renferme de la colère, du ressentiment, tout ce qu'Alexis n'est pas! Et c'est justement pour ça que j'ai choisi cette actrice, et c'est aussi pour ça qu'elle a voulu ce rôle, car elle a dû forcer sa nature pour atteindre le degré d'intensité du personnage. Je sais qu'Alexis a souffert sur ce film, son personnage lui faisait du mal, c'était douloureux pour elle, et moi j'étais ravi qu'il en soit ainsi. Mon travail consistait à maintenir son niveau d'intensité, à lui dire toujours d'être dure, de ne pas s'adoucir, "Soit plus dure que ça!", je lui disais, "N'oublie jamais que Kate est une mauvaise personne!" Et le fait qu'Alexis soit une personne douce à la base, ça a créé un conflit très approprié entre la vraie personne et le personnage. Alexis est sortie du tournage complètement lessivée !

Et comment avez-vous travaillé avec Laurent Lucas qui devait jouer en anglais?

Je sais que Laurent a fourni un gros travail de préparation, il fallait qu'il maitrise son texte en anglais avec une telle perfection qu'il puisse ensuite s'en libérer au tournage. Le gros danger quand un acteur français joue en anglais c'est qu'on refuse de croire qu'il parle si bien anglais, de façon aussi fluide, car nous savons que les Français sont généralement assez nuls en anglais, et ça c'était un défi. Pour sonner juste, Laurent devait nous faire croire que ce qu'il disait correspondait vraiment à son niveau d'anglais, que ça venait de lui et pas du scénario, et il a été très efficace.

Oui, on est très à l'aise quand on l'écoute dans la version originale en anglais. Et pour ce qui est de son personnage, que lui aviez-vous demandé exactement?

Laurent Lucas et Noël Mitrani, un moment de complicité sur le tournage.
Il a fallu qu'on trouve le bon dosage, jusqu'où le personnage devait-il se soumettre à la volonté de la policière, apparemment le résultat ne convient pas à tout le monde ! Le personnage avait des côtés un peu ridicules dans le scénario, mais on les a gommés au tournage, on ne voulait pas tomber dans la farce. L'idée était de camper un bon père de famille bourgeois qui aime sa femme et sa fille de 11 ans, un type banal qui gagne bien sa vie dans les assurances, qui voit la vie comme un schéma et non comme une aventure, tout l'inverse de ce qu'il s'apprête à endurer. À peine a-t-il quelques fantasmes que beaucoup de Français peuvent avoir, les motels, les grands espaces américains... Et puis subitement il a cette aventure avec cette jeune policière, il couche avec elle pour répondre à une pulsion incontrôlable, comme s'il était incapable de résister au fantasme de coucher avec une flic canadienne! Globalement, Laurent s'est calé sur l'intensité d'Alexis, c'est elle qui donnait le tempo des scènes. C'était un peu comme si la mise en scène passait par Alexis pour arriver à Laurent.

Le plan au ralenti où l'on voit Benoît au volant de sa Ford Mustang qui sourit en regardant la caméra est très beau, était-il prévu pour être la dernière image du film?

Oui, avec sa voix en off qui dit : "D'après les paramètres de mon existence, mon espérance de vie est de 82 ans". Quand on l'entend dire ça, il est déjà mort dans l'histoire. Cette phrase résume tout le personnage, elle exprime le sens que j'ai voulu donner à mon film. Dans le fond, L'Affaire Kate Logan, c'est l'histoire d'un type va perdre la vie parce qu'il a cassé son lacet, c'est aussi simple que ça.

Le personnage de Benoît meurt au deux tiers du film, c'est peu fréquent que le personnage principal soit assassiné par l'autre personnage principal.

Oui j'ai vraiment cherché à surprendre le spectateur. Je voulais que le meurtre de Benoît par la policière soit choquant, donc inattendu. J'ai voulu assommer le spectateur, le priver en cours de route du personnage de Benoît afin qu'il ressente sa perte.

On commence avec lui et on finit avec elle, finalement c'est un film sur lui ou sur elle?
Mais on finit aussi sur lui !

Oui, c'est vrai, mais on a tout de même l'impression de finir avec elle. On ne sait pas vraiment à qui s'identifier. 

Et bien ni à l'un ni à l'autre ! Lui parce qu'il est vu comme trop passif, elle parce qu'elle est désaxée et criminelle. L'important pour moi était l'implacabilité de l'histoire, par le rapport d'identification. Mais je pense que si une identification est possible c'est avec le personnage de Valérie, l'épouse de Benoît, car on a de la compassion pour ce qui lui arrive, enfin pas pour longtemps car les spectateurs lui en veulent tellement de ne pas se venger qu'ils répugnent aussi à s'identifier à elle.

Mais cette impossibilité de pouvoir s'identifier aux personnages du film, ne pose-t-elle pas un problème aux spectateurs?

Si bien sûr, c'est même pour cela que beaucoup le rejette. Le public aime prendre partie, et là il est sans repères, donc il rejette. Avec ce film je me suis rendu compte à quel point le cinéma est un langage codifié, et c'est pour cela que l'industrie est frileuse et qu'elle fabrique autant de films insipides. Aujourd'hui on a tellement accumulé de données sur les réactions du public que beaucoup de films sont juste élaborer pour ne pas déplaire au public, on ne peut pas faire du bon cinéma dans ces conditions.

Le personnage de Valérie Gando qu'interprète Noémie Godin-Vigneau est le seul qui soit touchant dans le film.

Oui, on a eu beaucoup d'émotion au tournage quand on a tourné les scènes avec Noémie. Elle était très juste, elle a su jouer avec sobriété cette femme blessée. La scène où elle rencontre Alexis Bledel était vraiment impressionnante. Toute l'équipe était émue, quelque chose de fort a eu lieu à ce moment-là au tournage car l'enjeu entre les deux personnages était intense. Beaucoup de gens me disent que Noémie Godin-Vigneau aurait mérité un prix pour son interprétation.

Certains spectateurs sont très énervés en sortant de votre film, il y a pleins de situations qui les agacent. J'ai vu sur Youtube ou Netflix des critiques très virulentes.

Je sais, il y a ceux qui détestent Alexis Bledel dans ce rôle, ceux qui auraient voulu que Benoît se montre moins couillon, ceux qui refusent d'admettre que la policière s’en sorte à la fin, ceux qui ne comprennent pas pourquoi l’épouse de Benoît ne se venge pas de la policière, etc... En gros le public se passionne pour une histoire qui ne lui convient pas ! (rires)

Comment vous l'expliquez?

J'ai mon idée sur la question. Tous ces rejets du public coïncident avec un certain nombre de clichés du cinéma commercial, je crois malheureusement que le grand public se sent inconfortable lorsqu'il ne retrouve pas les clichés habituels du cinéma hollywoodien. Le public prétend vouloir de l'originalité et lorsqu'on lui en donne il n'en veut pas. Et mon film est truffé de situations qui sont à deux doigts d'être des clichés et qui basculent finalement dans autre chose. Manipuler les conventions d'Hollywood c'est précisément ce que je recherchais, je pensais que c'était une façon de dénoncer les clichés, mais visiblement ça s'est retourné contre moi.

Affiche française de L'Affaire Kate Logan.
Effectivement, L’Affaire Kate Logan ressemble à un film d’Hollywood mais il est tout le contraire, en gros vous attirez un certain public et vous le décevez, vous décevez ses attentes. 

Oui c’est ça, il y a tromperie sur la marchandise ! (rires ) Mais je refuse de passer trois ans de ma vie à faire un film dans le seul but de satisfaire les attentes des spectateurs. Une grande partie du public fonctionne avec des stéréotypes dans la tête, et si vous lui proposez une version alternative de la vie, il vous en veut car vous le bousculez. Heureusement il y a aussi des spectateurs capables de regarder un film en essayant de comprendre ce qu’on leur montre sans avoir des attentes ordinaires. Soit vous divertissez le public, soit vous le faîtes réfléchir, faire les deux à la fois est un exercice très périlleux.

C'est un peu facile de reporter la faute sur le public.

Je ne dis pas que le public a tort, ni même qu'il est idiot. Je dis simplement que le public se réfère à des codes et qu'avec Kate Logan j'ai été trop ambitieux, j'ai voulu faire un film d'Hollywood et en même temps un film d'auteur, et je me suis emmêlé dans cette contradiction. Si j'ai commis une faute, c'est celle de ne pas avoir tourné ce film comme un film d'auteur, de façon trash, avec des flous, des recadrages et une caméra instable ! Manifestement il y a quelque chose d'impossible à réconcilier entre la forme hollywoodienne du film et son contenu quasiment subversif. C'est un mélange des genres, et en cinéma c'est un péché capital !

Disons aussi que ceux qui apprécient le film l'aiment avec enthousiasme.

Oui c'est logique, car ils sont heureux de voir que cette histoire est présentée de façon peu conventionnelle, ils sont satisfaits de ne pas retrouver les poncifs habituels. Ceux qui aiment le film l'aiment pour des raisons exactement inverses à ceux qui le détestent. Face à ça je ressens une certaine confusion, comme si mon film n'existait pas en lui-même mais seulement à travers l'interprétation qu'on en a.

Tant mieux, vous faîtes réagir le public.

Oui j'essaye de me consoler avec cette idée.

Au départ quel était votre projet en écrivant le scénario?

Je voulais faire un road-movie en anglais ! Un vieux rêve de cinéaste européen, j’avoue que c’est un peu cliché, mais ça me tenait à cœur.

Le scénario a tout de suite ressemblé à la forme qu’on lui connait dans le film ?

Oh non, pas du tout ! J’ai écrit la première version du scénario en 2006, juste à la fin de la postproduction de mon premier film. Je voulais faire un film à petit budget, environ 200.000 dollars, qu’on tournerait en Floride. Et puis Sur la trace d’Igor Rizzi a été pris en sélection à Venise et j’ai eu le prix à Toronto, et la donne a changé, à partir de là je savais que j’aurai une chance d’être financé à hauteur de quelques millions et j’ai réécrit le scénario dans cette perceptive.

En quoi le fait de savoir que vous auriez un budget confortable a-t-il modifié le scénario?

On peut se permettre plus de choses. Plus de situations coûteuses, plus de décors, plus d’acteurs, plus de figurants, la possibilité de tourner en 35 mm et en cinémascope, plus de machinerie. Des fantasmes de réalisateur !

C’est dangereux, l’économie de moyens a du bon parfois, trop d’argent peut tuer une idée.

Oui il faut faire attention, mais en tant que réalisateur on a envie de temps en temps d’exprimer nos idées avec des moyens plus importants. Et puis un road-movie ce n’est pas comme tourner dans une maison en huit-clos, il faut se déplacer, créer un univers changeant, et ça coûte plus d’argent.

Aviez-vous une direction particulière dans la façon de filmer?

Oui, je voulais découper les scènes contrairement à la réalisation austère en plans-séquences de mon premier film. Mon schéma était le suivant : tout ce que je ne tourne pas en courte focale je le tourne en longue focale, Kubrick filmait uniquement comme ça. Et puis je voulais beaucoup de travellings pour créer une fluidité à l'image, je voulais que l’histoire glisse lentement vers le drame. Je voulais une image léchée, comme une façon de me dire à moi-même, "Allez, tu es capable de faire un vrai film !" Mais aujourd'hui j'aimerais beaucoup voir ce que j'aurais pu faire de ce film si je l'avais tourné en caméra à l'épaule...

Et au niveau du contenu de l’histoire, qu’est-ce qui a évolué au fil du temps?

À l’origine, la policière était un personnage plus tourmenté, plus dans le remords de ses mauvaises actions, après avoir tué Benoît elle ressentait un dégoût pour elle-même et elle tentait de mettre fin à ses jours.

C'était intéressant.

Oui, mais au stade du financement, on m’a suggéré que ce serait plus percutant qu’elle agisse sans aucun remords et j’ai cédé, j’ai peut-être fait une erreur, c'était une belle idée, le personnage aurait été moins rugueux pour le public, après l'avoir détesté il aurait fini par avoir pour elle une certaine empathie.

En même temps, c'est intéressant d'assumer jusqu'au bout un personnage antipathique.

Oui c'est vrai que c'est un peu facile de toujours racheter les mauvais personnages, la fameuse part d'humanité que tout personnage doit avoir à l'écran est devenue une convention un peu pénible.

Tandis que là Kate Logan est irrécupérable, c'est un personnage damné et finalement c'est très bien comme ça.

Oui.

Et le fait que la policière s'en sorte, c'était dans la première version du script?

Oui, c'est la seule idée qui n’a jamais bougé. La policière tue Benoît pour ne pas avoir à faire face à ses erreurs professionnelles et elle parvient à s’en sortir, cette idée était inscrite dans l'histoire dès le départ. Le pivot autour duquel j'ai bâti tout le scénario.

Pourquoi vouloir à tout prix qu'elle s'en sorte?

Laurent Lucas et Alexis Bledel, un couple tragique.
Parce que j'aime cette idée, j'aime écrire à partir d'une idée qui me choque. L'immoralité est un vrai défi quand on écrit, ça paraît simple comme principe mais pour le faire passer et ensuite le faire accepter ça revient à soulever une montagne, car on sait que ça va déranger le public et ça nous place en tant qu'auteur dans une position fébrile. Faire gagner un méchant dans un film, c'est aussi difficile que de se frayer un chemin dans la jungle, on s'épuise très vite !

Et la femme de Benoît qui ne se venge pas, pourquoi cette option?

J’ai beaucoup réfléchi sur cette question. J’ai même envisagé sérieusement qu’elle se venge, je savais que ça ferait plaisir au public, mais du coup j’avais peur que mon film ne devienne conventionnel, ce choix m’a vraiment torturé. Et puis je me suis aperçu que l’absence de vengeance de cette femme fonctionnait de paire avec le fait que la policière s’en sorte sans être inculpée. Il fallait mener la cruauté jusqu’au bout, ne pas s’arrêter en chemin.

Ce choix vous a coûté cher auprès de beaucoup de spectateurs et de la critique.

Oui je sais, mais finalement je préfère que le film soit détesté pour ce parti pris qu’apprécié pour de mauvais motifs de compromis, au moins là je n’ai pas dilué mon idée, je l’ai assumée, ça me perturbe au niveau de la réception des gens mais j’ai fait mon travail de cinéaste.

Et si c’était à refaire aujourd’hui?

Je suis obligé de répondre…? (rires)

Mais en définitive, pourquoi elle ne se venge pas ?

Parce que ça ne lui passe même pas par la tête ! Elle croit la version de la police. Elle est comme son mari, elle croit dans le système, elle est juste dévastée mais ne ressent aucune pulsion de vengeance.

Non seulement elle perd son mari abattu par la policière, mais en plus elle doit accepter qu’il a tenté de la violer, ça fait beaucoup pour une femme bourgeoise au parcours tranquille jusque-là.

Vous voulez dire que ça fait trop?

Non je veux dire qu'on n’aimerait pas être à sa place.

Noémie Godin-Vigneau, émouvante dans le rôle de l'épouse meurtrie.
Oui, ça c’est sûr. Dans le fond, c’est elle qui subit le pire préjudice, elle va devoir vivre le reste de son existence avec cette horrible idée qu’elle a perdu son mari et qu’en plus elle ne connaissait pas la vraie nature de l’homme qu’elle avait épousé. Je crois que cette notion est forte, mais trop de spectateurs sont tellement obsédés par le désir primaire qu’elle devrait se venger qu’ils n'y prêtent pas attention. Je crois que beaucoup de gens passent à côté de cette notion, c'est dommage.

Le titre du film ne semble pas très approprié, on s'attend à une enquête minutieuse, à un procès même.

Oui, c'était mon titre de travail et puis on n'a jamais réussi à s'en défaire!

L’Affaire Kate Logan a reçu un accueil mitigé à sa sortie, mais depuis le film gagne en intérêt auprès du public car les aspects peu conventionnels de l’histoire au départ perçus comme des défauts sont aujourd’hui considérés comme des qualités.

Oui j'ai l'impression que la perception du public évolue dans ce sens. Souvent ce sont les films maudits à leur sortie qui tirent leur épingle du jeu sur la durée, et au contraire on voit tant de films encensés à leur sortie qui s'enfoncent ensuite dans l'obscurité.

Croyez-vous que L'Affaire Kate Logan deviendra un film culte?

Peut-être, on verra...

Propos recueillis pas William Amos-Dupuis. 
Entretien réalisé à Montréal le 2 mai 2014.